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Par Émilie Furlotte
Lorsque j’ai eu la chance de lire Je n’aurai plus peur, j’ai été soufflée! Quelle histoire puissante et touchante! En toute simplicité, à travers un seul dialogue entre une mère et son fils alors qu’elle le borde avant la nuit, des thèmes universels et forts sont abordés. La guerre et l’intimidation, mais aussi la confiance en soi, la résilience, le courage et la prise de parole y sont dépeints avec une délicatesse et une force magnifique.
J’ai particulièrement aimé que l’on ne prenne pas l’enfant pour un petit lecteur, qu’on s’adresse à son humanité, qu’on le considère capable d’aborder ces thèmes complexes avec intelligence et maturité.
Les illustrations de l’italien Simone Rea complètent à merveille l’histoire et nous permettent d’accéder à un autre niveau de compréhension. Le dialogue du petit lapin et de sa maman prend tout son sens grâce aux illustrations évocatrices.

Quelques temps plus tard, j’ai appris que j’aurais la chance d’accueillir l’auteur Jean-François Sénéchal en classe. Dès lors, je me suis mise à réfléchir à comment je souhaitais préparer les enfants à cette rencontre.
Je vous invite donc à me suivre pas à pas dans les étapes mises en place pour cela et, par le fait même, à découvrir l’œuvre de Jean-François Sénéchal à l’aide des questions que mes élèves lui ont posées.






Difficile de parler de la mort, surtout quand cette dernière emporte un être aimé, quelqu’un avec qui la vie était douce. Attablé devant sa feuille de papier, un petit renard décide de prendre sa plume pour s’adresser à sa grand-mère disparue. Celle avec qui il aimait contempler la nature, faire des découvertes et vivre de grandes aventures. Alors qu’il cherche sa présence partout, l’écriture fait naître des souvenirs heureux qui permettent d’apaiser sa douleur et son deuil.
Petite abeille solitaire, Colette sait tout faire par elle-même, si bien qu’elle n’a besoin de personne. Mais lorsqu’elle part à l’aventure, Colette se retrouve confrontée à des situations où l’entraide s’avère essentielle. Grâce à ses nouvelles amitiés, elle surmonte toutes les difficultés et réalise des exploits incroyables!
Dans le calme profond de la nuit, une mère et son fils entament une conversation difficile. Ce dernier hésite à lui confier une scène de violence dont il a été témoin dans la cour d’école. Ayant dû fuir un pays en guerre, il en mesure pourtant toute la gravité. Grâce à l’amour de sa mère qui lui avoue ses propres peurs, le garçon trouve le courage dont il a besoin pour agir et s’endort, rassuré. Tous deux croient que le jour qui s’apprête à se lever porte avec lui une promesse d’espoir.Résumés de l’éditeur-Comme des géants


Prendre le temps de s’imprégner de l’œuvre de notre invité et d’en discuter permettra aux enfants d’être en mesure d’avoir des échanges riches avec celui-ci.
Voici donc quelques extraits de nos échanges avec Jean-François Sénéchal:
Pourquoi les personnages sont des animaux?
Dans Je voudrais te dire, le personnage est, en effet, un renard. Mais au début, quand j’ai commencé à écrire l’histoire, c’était un humain. C’est Nadine (Robert), mon éditrice, qui m’a dit que ce serait bien de mettre en scène des animaux. Le deuil et la mort sont des sujets sensibles alors quand les personnages sont des animaux, ça crée des univers un peu plus distants, un peu plus magiques dans lesquels chaque enfant peut se projeter.
FUN FACT au sujet de Je voudrais te dire : Au départ, ce devait être des personnages d’ours, mais Chiaki Okada, qui a accepté d’illustrer le livre, avait un album très connu avec des ours et son contrat l’empêchait de dessiner d’autres ours pendant quelques années. Elle a donc choisi un renard!

Par où tu commences à écrire une histoire?
À chaque fois, c’est différent. Un album, ça paraît simple, peut-être parce qu’il n’y a pas beaucoup de mots comme dans un roman. Pourtant, je pense qu’on peut arriver à parler avec quelques mots bien choisis de thèmes très importants : la mort, la vie, le rapport aux autres, la façon dont on agit avec eux, quelle place on se donne dans le monde, etc. On peut également aborder des expériences difficiles, comme la guerre ou l’intimidation, par exemple. Et les illustrations, complémentaires au texte, permettent de dire des choses que le texte n’exprime pas explicitement. Ça me plait beaucoup d’aborder le plus simplement possible des thèmes forts qui nous permettent de réfléchir et de nous émouvoir.
Je pense qu’il ne faut pas avoir peur d’aborder des sujets délicats comme le deuil, la mort ou la guerre, même avec les enfants, parce que je pense que vous êtes capable d’en prendre! Est-ce que vous avez trouvé difficile de lire mes albums? Élève : J’ai beaucoup aimé ça.
Jean-François : Je pense que ce sont les adultes qui disent: « Oh non, les enfants ne peuvent pas lire ça! » Le plus souvent, les enfants y arrivent très bien!
Comment tu te sens quand tu termines d’écrire une histoire?
Pour moi, un texte n’est jamais vraiment terminé, parce que je peux toujours l’améliorer, changer des choses, trouver de nouvelles idées. J’arrête souvent d’y travailler seulement quand je dois le remettre à l’éditeur. C’est seulement quand le texte est publié que je peux dire qu’il est vraiment terminé.
Fais-tu un plan avant d’écrire?
Je n’ai pas de plan, en général, du moins pour les albums. Je trouve surtout l’inspiration dans l’écriture, alors c’est surtout en écrivant que le projet se construit peu à peu. Je dirais qu’il me suffit parfois d’une idée très simple, comme un sujet ou une action pour me lancer, quitte à recommencer et à tout changer par la suite si l’écriture me conduit ailleurs.
Parfois, des ados viennent me voir et me disent : « J’ai une histoire en tête, des personnages, mais je ne sais pas comment m’y prendre. » Ce que je leur dis, tout simplement, c’est de se lancer et d’écrire! De toute façon, leur histoire va changer, leurs personnages vont changer en cours de route. C’est bien, un plan, mais le plan lui-même risque de changer. Je pourrais même dire qu’un plan existe pour ne pas être respecté! Disons que c’est surtout un bon point de départ.
Comment communiques-tu avec les illustrateurs?
Je n’échange pas vraiment avec eux. Si mon texte est clair, que mes indications sont claires, l’illustrateur n’a pas vraiment de raison de communiquer avec moi. On pourrait dire « Mais c’est ton texte! ». Oui, mais c’est aussi le livre de l’illustrateur. Je pourrais aussi renverser la chose et dire que quand j’écrivais mon texte, l’illustrateur n’est pas venu me voir pour me dire «j’aimerais que tu écrives telle ou telle chose ». J’ai fait mon travail, et c’est maintenant à son tour de faire le sien. C’est sûr qu’il peut ensuite y avoir des changements dans l’organisation du texte et des pages. Un exemple : dans Je voudrais te dire, quand le renardeau apprend que se grand-mère est décédée, l’illustratrice s’est dit que ce serait merveilleux d’avoir une image qui symbolise le sentiment du renardeau. Il y a donc une double page sans texte. Un temps d’arrêt, ça donne aussi du rythme à l’histoire
Quand tu as écrit Je voudrais te dire, est-ce que ta grand-maman venait de mourir?
Non, ma grand-mère était décédée depuis longtemps, mais je me suis rendu compte que je n’avais pas parlé à mes grands-parents avant leur décès et que j’aurais aimé le faire. En réalité, c’est surtout la pandémie de COVID qui m’a inspiré cette histoire. Pendant la pandémie, il y avait beaucoup de personnes âgées qui mourraient dans les hôpitaux, sans que leurs enfants et petits-enfants ne puissent leur dire adieu. Ce genre d’épreuve brise quelque chose d’essentiel dans le processus du deuil qui ne se déroule pas uniquement après la mort, mais aussi avant : parler à un être cher, évoquer des souvenirs… Dans mon histoire, le renardeau n’a pas pu dire adieu à sa grand-mère, et c’est pourquoi il ressent le besoin de lui écrire une lettre après sa mort. Une lettre pour lui dire au revoir.
C’est quoi le message que tu voulais transmettre avec Je n’aurai plus peur?
Il ne faut pas avoir peur de la peur, ni d’avoir le courage de parler, d’exprimer ses émotions. Avant tout, il faut communiquer, parler avec ses proches en qui on a confiance. Ce dialogue-là, on voit qu’il est réparateur dans l’histoire, il fait beaucoup de bien à l’enfant et à sa mère. Tous les deux parlent ensemble de ce qu’ils ressentent, ils partagent leurs pensées, et c’est comme ça qu’ils cheminent, et nous avec eux.
Pourquoi tes livres sont surtout sur des sujets sensibles?
Je trouve qu’on ne gagne absolument rien à essayer d’éviter ce genre de sujets. J’aime y réfléchir et les aborder à ma façon. De cette façon, j’ai l’impression de pouvoir contribuer à une certaine réflexion, à un certain mieux-être. J’aime me sentir un peu utile. Je ne sauve pas des vies, hein, mais je pense que l’art est une source inépuisable de réflexion et d’émotion qui nous aident à mieux vivre. C’est pourquoi l’art, et les livres en particulier, sont selon moi si importants. Parce qu’ils participent à rendre la vie meilleure, tout simplement.
Dans le fond, c’est aussi exactement pour cette raison que nous invitons des auteur.ices et illustrateur.ices à venir à la rencontre des enfants : pour vivre et partager des émotions; pour réfléchir et échanger sur le monde qui nous entoure.


Nous terminons cette rencontre par la lecture en duo de Je n’aurai plus peur par Delphine Coppé de chez Comme des géants et Malcom. Un doux moment pour toute la classe et Jean-François.
*Quel plaisir d’apprendre que deux de ces albums (Colette n’a besoin de personne et Je n’aurai plus peur) font partie de la liste préliminaire du Prix jeunesse des libraires, édition 2026.
Pour vous procurer les albums dont il est fait mention dans l’article:

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